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01/03/2008

Au musée, ou comment voir le voir

Invité avant-hier au British Museum à participer à une rencontre universitaire, j'en ai profité pour faire un tour au musée. Pas pour voir l'exposition "The First Emperor" et son armée de terre cuite. Je suis un très mauvais touriste, qui rate toujours les must see. Ce que je préfère en voyage, c'est observer les gens. Or, le British a la particularité de proposer plusieurs galeries permanentes accessibles gratuitement – et d'autoriser la photographie. Il s'agit donc d'un lieu des plus appropriés pour me livrer à l'un des mes passe-temps favoris: regarder comment les gens photographient.

Voir le voir, comme disait John Berger. Déambuler, l'air de rien, touriste parmi les touristes, muni du droit de promener l'objectif en tous sens, en déviant un peu du tableau, de la statue. Eveillant parfois le soupçon. M'a-t-il photographié? Ah non, il prend une photo du buste de Ramsès, j'ai du rêver.

S'approcher de la Rosetta Stone (la pierre de Rosette, la Mona Lisa du British). Sentir monter l'excitation, manifestée par l'attroupement, d'où sortent des mains munis d'appareils et des éclairs de lumière. Se laisser porter par le flot, prendre aussi des photos – non pas de la pièce maîtresse, mais du chemin qui y mène, où l'on progresse de photographe en photographe, jusqu'à se trouver enfin devant la pierre. Ou bien se mettre de l'autre côté de la vitrine, regarder comment les visiteurs la découvrent, puis saisissent l'appareil, comme pour aider leur regard (voir plus d'images sur Flickr).

L'idée reçue concernant la photographie touristique, c'est celle de la caméra-écran. Un spectateur qui ne voit rien, abrité derrière son viseur, et transforme toute station en icône inutile – répétition ad libitum d'une image qui existe déjà à des millions d'exemplaires. Mais quand on regarde vraiment ce que font les gens, ce n'est pas l'impression qu'ils donnent. L'acte photographique, rapide, n'en est pas moins réfléchi.

Devant la pierre de Rosette, il faut entre une et deux secondes à un visiteur pour élever l'appareil à hauteur d'oeil. Cela pour au moins trois raisons. La première, c'est que le regard marche vite et bien. Un spectateur n'a besoin que d'environ une seconde pour passer de la surprise à la reconnaissance puis au contentement. L'instant d'après est celui de l'acte photographique, qui intervient de façon parfaitement synchronisée, comme un prolongement et une confirmation du regard. Oui, ce que je vois est suffisamment important pour mobiliser l'opération photographique; oui, je veux conserver le souvenir et prolonger le plaisir de ce petit moment de regard.

Il y a deux autres raisons simples et pratiques qui expliquent la promptitude du recours à la photo. La visite d'un musée est un exercice contraignant, il y a un parcours à suivre, impossible de passer dix minutes à apprécier une oeuvre, on n'aurait plus le temps de finir la visite – et il y a tant à voir. Il suffit de refaire le même parcours sans appareil pour se rendre compte que, démuni de cette béquille, on consacre un temps plus long à l'observation. La photographie est une façon de répondre à la profusion muséale, elle donne l'impression de pourvoir l'affronter, la contrôler avec plus de sérénité.

Enfin, le plaisir de la contemplation de l'oeuvre ne fait pas perdre pour autant le sens de la civilité. Nous savons que d'autres attendent derrière nous, le temps est compté, il faut laisser la place – clic!

Les visiteurs ne photographient que ce qu'ils aiment. Ils passent devant les pièces, parfois insensibles, souvent attentifs, mais on voit bien que la réaction photographique correspond au point culminant de leur intérêt. Qui peut être plus ou moins fréquent selon les individus. Mais on ne photographie jamais un objet indifférent. Au fond, l'impression générale que suscite la photographie au musée est celle d'une pratique particulièrement bien adaptée à l'exercice proposé. Une pratique rassurante, qui permet de gérer et de s'approprier le musée. Une pratique de confirmation et d'entretien du plaisir scopique éphémère qu'il offre

Commentaires

Donc, qui aime découvrir, photographie ce qu'il connaît déjà.

Ce qui, en définitive, laisse peu de place à la satisfaction d'un désir inconscient. Pour ne rien dire de sa simple émergence.

Heureusement que les historiens, les collectionneurs, et les critiques (d'art) ont déjà fait tout le boulot avant (à "La Place du spectateur", si j'ose dire) !

Écrit par : dd2g | 01/03/2008

Cette analyse est pertinente pour les musées comme le British Museum mais je ne sais pas si l’on peut généraliser… Le BM présente essentiellement des objets. Une sculpture va toujours étonner par sa tri-dimensionalité : elle est forcement différente des photographies que l’on connaissait déjà. D’où la surprise et l’envie de la photographier sous un angle propre à notre perception. J’ai remarqué que dans les expositions de peinture où de photographie (lorsque la photo est autorisée, ce qui est malheureusement de plus en plus rare, malgré les vertus “pédagogiques” que tu invoquais) les gens semblent réticents à rephotographier des oeuvres déjà bidimensionnelles qui ne peuvent pas “personaliser” par leur propre regard. Pour pour se l’approprier, ils ajoutent un sujet qui redouble
ou caricature
l’image.

Écrit par : colodio | 01/03/2008

Suite du commentaire prédécent…
j’avais mis deux exemples d’illustrations codés en HTML, mais HTML n’est pas pris en compte dans les commentaires…

Redoubler :

"http://flickr.com/photos/colodio/2302196960/"

caricaturer

"http://flickr.com/photos/colodio/2302199748/"

Écrit par : colodio | 01/03/2008

oui, quand le phénomène prend ce côté massif (avait eu même genre réflexion l'an dernier au Moma), on ne peut pas s'empêcher que ce qui rentabilise la visite n'est plus le travail intérieur, mais ce en quoi elle valorise la possession matérielle du matériel qu'on est si fier de manipuler, mais auquel on est en peine de fournir du contenu - et donc pas s'empêcher de penser que le travail intérieur auquel provoque l'oeuvre exposée gagnerait à être débarrassé de la manipulation technique, photo qu'on imagine largement inférieure à n'importe quelle représentation de l'oeuvre déjà disponible sur le Net, mais qui ne pourra attester que de la présence du photographieur à cet endroit, pareil que la photo de famille - reste, en contrepoint, que cette liberté accordée au visiteur de photographier me permet de disposer dans mon ordi d'un tout petit détail du coin de carré de Malevitch, ou de telle minuscule statuette de Daumier à Orsay et qu'une oeuvre c'est aussi le rapport qu'elle induit avec qui la regarde et donc tout ce que je viens de dire est faux

merci pour ce blog, reste que ça ne nous éloigne pas tant du 1er, et que c'était pas forcément la peine de nous mettre 2 rss au lieu d'un ?

Écrit par : F | 02/03/2008

très belle, la 2783 des petits gosses en rouge

Écrit par : F | 02/03/2008

et qu'on a plus l'impression que tu as pohotographié le statues regardant les gens - allez, au boulot...

Écrit par : F | 02/03/2008

Merci! Pour le RSS, je créerai ce mois-ci une adresse unique agrégeant plusieurs blogs.

Écrit par : André Gunthert | 02/03/2008

C'est fascinant, car la pierre de Rosette n'est pas une oeuvre d'art au sens du terme, c'est seulemnt un texte rendu culte par sa destinée. La Joconde, et presque toutes les pièces du Bristish Museum sont des oeuvres d'art au sens traditionnel du terme. Photographier la pierre de Rosette, ça tient de l' "art conceptuel". Les visiteurs photographient pour s'approprier l'oeuvre, car pour mettre sur son ordinateur une photos de la Joconde, de cete pierre, d'un Monet ou d'un Picasso, inutile de les photographier, elles existent à des centaines d'exemplaires sur "google images".

Écrit par : orsi | 02/03/2008

Ce qui serait intéressant, c'est de savoir ce que font les gens de leurs photos prises au musée après leur visite. Est-ce que finalement ils la regardent de tant en tant comme un souvenir, pour ce rappeler ce qu'ils ont vu, ou est-ce que ces photos leur sert à prouver qu'ils ont bien vu ce qu'il "fallait" voir ?

Écrit par : MickaelWilmart | 03/03/2008

@MikealWilmart: ou bien ces gens là, les organisent dans les galléries virtuelles comme Flickr et les partagent en ligne comme preuve de leur visite!! Les usages sont multiples! Je crois ce qui est important est justement la liberté de choix!

Écrit par : Fati.m.a | 05/03/2008

Les commentaires sont fermés.

 
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